Etienne le Grand, monument de l’Histoire moldave
1) Une église construite après chaque bataille
2) Une armée de petits bourgeois et de paysans
3) Contre les Hongrois et les Polonais
4) A Vaslui, vainqueur à 50 000 contre 120 000 Turcs
Etienne le Grand, monument de l’Histoire moldave Un Voïvode moldave devenu « l’Athlète du Christ », défendant inlassablement l’Occident contre les Turcs Le deux juillet 2004, la Roumanie et la Moldavie ont célèbré avec faste le cinq centième anniversaire de la mort de Stefan Voda, plus connu sous le nom de Stefan Cel Mare (Etienne Le Grand), survenue à l’âge présumé de 67 ans. Ce voïvode, qui a régné sur la Moldavie pendant 47 ans, de 1457 à 1504, a écrit les pages les plus glorieuses de l’histoire médiévale des Moldaves, marquant le point culminant de leur lutte pour l’indépendance. Montrant d’évidentes qualités diplomatiques, Etienne le Grand a toujours évité de combattre deux puissances importantes à la fois, alternant les relations de paix et conflictuelles devant les appétits grandissants de ses redoutables voisins, Polonais, Hongrois, Turcs, qui lorgnaient les richesses moldaves. Sur le plan intérieur, il a su instaurer un équilibre entre les différentes composantes sociales de la province, mettant un terme aux rivalités entre boyards (propriétaires terriens), renforçant ainsi son pouvoir. Son règne peut se diviser en trois époques. La première, entre 1457 et 1473 se caractérise par le renforcement de ses prérogatives et sa lutte pour l’indépendance de la Moldavie vis à vis de la Pologne et de la Hongrie. La seconde, de 1473 à 1486, est celle des grandes confrontations avec l’Empire ottoman. La troisième, de 1486 à 1504, marquera une nouvelle orientation de sa politique. Ne pouvant compter sur l’aide de l’Occident dans son combat contre les Turcs, il pactisera avec eux, acceptant de leur payer un tribut, obtenant en échange la liberté de la Moldavie, mais enrayant leur volonté d’expansion. En même temps, il s’alliera à la Hongrie pour contrer les visées polonaises sur sa province. 1) Une église construite après chaque bataille « O, grand homme digne d’admiration, en rien inférieur aux héroïques princes qu’on admire tant : de nos jours, lui, il est le premier entre tous les princes du monde qui aient remporté sur les Turcs une si éclatante victoire (NDLR : il s’agit de la bataille de Vaslui en 1475). A juste raison je le considère comme le plus digne d’être nommé le chef suprême et le commandant contre les Turcs par un conseil et un accord de tous les chrétiens du monde puisque d’autres rois et princes catholiques sont plutôt enclins vers la paresse, vers les plaisirs ou les guerres civiles. »… ainsi écrivait Jan Dlugosz, historien polonais (1415 - 1480, « Historiae Polonicae »). Qui est donc cet homme auquel « les ennemis n’épargnaient pas leurs éloges » ? Un Roi Soleil de Moldavie ? Un guerrier « fier, adroit et invincible » (Antonio Bonfini, 1454-1503, historiographe de Mathieu Corvin) ? « Un sage vénéré par son peuple » prêt à toujours veiller, l’épée à la main, aux frontières de son pays ( Mathieu de Murano) ? « L’Athlète de Christ » (le Pape Sixte IV) ? Un « deuxième Alexandre le Grand » (Hustinskaia Letopis) ? « L’icône la plus claire et la plus concrète de l’âme roumaine » (Nicolae Iorga, 1871 - 1940) ? Comment bien définir Etienne le Grand, voïvode moldave entré dans la légende, sujet de chansons, d’études, de contes et des romans où l’on exalte sa personnalité, ses victoires contre les envahisseurs qui n’arrêtaient pas de ravager la terre moldave afin de mieux la conquérir? Ottomans, Russes, Autrichien, Tatares, « amis » polonais, hongrois, tous transformaient les Pays Roumains, la Moldavie et la Valachie, en carrefour de batailles. C’est dans ces conditions qu’à Direptate, le quatorze avril 1457, sous les acclamations de la foule des paysans, Etienne, fils du prince Bogdan II (1450 - 1451) et petit-fils d’Alexandre le Bon (1400 - 1431) devint prince de Moldavie, à l’âge de 20 ans. Son règne de 47 ans assura au pays une renommée jamais atteinte auparavant, l’appuyant sur son armée - le peuple tout entier- et son credo - défendre la liberté et l’indépendance. Cela le conduisit à engager 36 batailles dont il sortit 33 fois victorieux. A chacune d’elle, il faisait bâtir une église à la gloire de Dieu, et à la mémoire de ses héros tombés au combat. Parmi elles, Putna et Voronet, pour ne parler que des plus précieuses perles de cette couronne d’architecture de l’Epoque nommée « Stéfanienne ». 2) Une armée de petits bourgeois et de paysans Son conseiller vénéré, c’était l’ermite Daniil, qu’il n’oubliait jamais de consulter car la sagesse et la foi de celui-ci lui faisaient croire « qu’aux âmes bien nées la valeur n’atteint pas le nombre des années » et que le Bon Dieu protège ceux qui défendent leur terre avec la Croix et l’épée. Car Etienne le Grand n’avait d’autre visée que de sauvegarder l’indépendance de sa Moldavie, en dehors de tout esprit de conquête. Le voïvode créa une organisation administrative, accorda des privilèges aux villes, aux négociants, défendit les axes commerciaux internationaux, fonda des églises, veilla à l’élaboration des évangiles, mit en place un système juridique rigoureux, assurant à la Moldavie l’une des périodes les plus florissantes de son histoire. Les plaintes des paysans étaient jugées par le prince-même, là, à Direptate (Champ de la Justice), comme le fit en son temps Saint Louis sous son chêne. La base politique et militaire de son pouvoir était constituée par les petits propriétaires (Razesimea) et la paysannerie libre qui composaient sa fameuse « Grande Armée » de 40-60 000 combattants, s’enrôlant avec leur propre armement. Prendre part à la lutte, c’était pour le voïvode tout à fait normal. En récompense, ses soldats recevaient des terres, parfois confisquées aux boyards qui avaient trahi et dont il n’hésitait pas à faire couper les têtes. Parallèlement, il renforçait le rôle des forces de l’ordre et des seigneurs, constituant une « petite armée » de 10- 15 000 membres. 3) Contre les Hongrois et les Polonais Si Etienne Le Grand consacra la majorité de son règne a repousser les Turcs, refusant de leur faire allégeance et de leur payer un tribut, il eut aussi à lutter contre ses voisins immédiats qui voulaient lui imposer leur suzeraineté. Tentant d’envahir la Moldavie, le roi Mathias Corvin en fit les frais en 1467 à la Bataille de Baia, trois flèches lui transperçant le corps. Vaincu mais survivant à ses blessures, le Hongrois apprit à respecter son adversaire et lui offrit plus tard son aide contre les Ottomans. Trente ans plus tard, à Codrii Cosminului (Bois de Cosmin), ce fut au tour du roi des Polonais Jean Albert, à la tête de 80 000 hommes, de subir une déroute, les neuf dixièmes de ses soldats étant tués. Désespéré, Jean Albert tomba malade et mourut. En 1473, Etienne le Grand profita de ce que le sultan Mahomed II était engagé en Mésopotamie contre Uzun Hassan, pour chasser « Radu le Beau » de Valachie, inféodé aux Turcs et le remplacer par un prince loyal au Pays roumain. Radu s’enfuit chez ses amis, abandonnant ses trésors les plus précieux : ses coffres d’or, sa femme et sa fille Maria Voïchitza, qui épousera quelques années plus tard son ravisseur. 4) A Vaslui, vainqueur à 50 000 contre 120 000 Turcs Mais le plus grand fait d’armes d’Etienne le Grand demeure la bataille de Vaslui (10 janvier 1475). Quarante mille soldats moldaves, la fleur des villages et des bourgs, hauts bonnets de fourrure, cheveux longs, yeux de feu, avec pour toute arme leurs outils de travail aidés par 9000 Secui (Hongrois) et 2000 Polonais firent face aux 120 000 janissaires et spahis de l’armée du pacha Soliman, envoyée par le sultan Mohamed II. La supériorité tactique du voïvode l’emporta sur la supériorité numérique de l’adversaire, épuisé, affamé - tous les villages avaient été évacués, les vivres emportés - harcelé avant de tomber dans un piège. Le voïvode avait réussi à attirer dans des marais l’armée turque qui s’y enlisa, beaucoup de ses soldats se noyant, provoquant sa débandade, dont celle de son chef, qui échappa à la mort à grand peine. La Sultane Validé Mara, veuve de Murad II, affirma que « jamais aucune armée turque ne subit pareille défaite ». L’historien roumain Constantin Giurascu notait que « la victoire de Vaslui, c’est la plus éclatante victoire terrestre de toute l’histoire européenne de la lutte anti-ottomane jusqu’au siège de Vienne de 1683 ». C’est à cette occasion que le pape Sixte IV le dénomma « l’Athlète du Christ ». Comme à l’accoutumée, payant de sa personne, Etienne le Grand était au premier rang des combats. Connu pour son courage, l’histoire retient que, touché à la jambe lors d’une bataille, il demanda à ce qu’on applique un fer rouge sur sa blessure, récitant des prières pendant cette intervention. L’année suivante, en 1476, Mohamed II, revint à la charge, à la tête d’une armée « que la terre pouvait tenir à peine ». En même temps, les Tatars, devenus vassaux du sultan attaquèrent à l’est. Etienne le Grand envoya son armée de paysans leur faire front et se retira dans la montagne avec sa « petite armée », attendant de regrouper ses forces. Ce fut un succès sans gloire et sans suite pour les Turcs qui durent traverser une terre incendiée, dont toutes les fontaines avaient été empoisonnées. 30 000 Ottomans y laissèrent leur vie sans pour autant prendre une seule cité fortifiée et se retirèrent devant la contre-offensive des Moldaves. Mais le voïvode dût se rendre à l’évidence. Si rois, doges, princes d’Europe, le Pape même, le couvraient d’éloges, heureux d’avoir en lui le défenseur le plus parfait de leurs frontières, les promesses d’aide contre les Turcs, lui venant de partout, ne demeurèrent que des paroles. Il envoya une ambassade à Venise pour convaincre l’Occident de l’importance stratégique de la Moldavie, avant-poste de la Chrétienté. Son appel resta sans réponse. Pire même… les Vénitiens, puis Matias Corvin firent la paix avec les Ottomans. De guerre lasse, Etienne le Grand se résolut à pactiser avec la Sublime Porte qui profitant du contexte international favorable, s’était emparée des deux ports donnant accès à la Mer Noire, Chilia et Cetetea Alba (La Cité Blanche), celle-ci devenant un lac turc. Il accepta de leur payer tribut, préservant cependant l’autonomie de la Moldavie. Dans sa célèbre pièce « Coucher de soleil », consacré au voïvode, son auteur Barbu Delavrancea fait dire à son héros : « Souvenez-vous des mots de Stefan qui vous ont guidé jusqu’à sa vieillesse… que la Moldavie n’appartient pas à nos ancêtres, ne m’appartient pas, ni à vous, mais appartient aux descendants de nos descendants, jusqu’à la fin des siècles ». Canonisé en 1662 par l’Eglise orthodoxe, Stefan Voda est devenu « Stefan Cel Mare si Sfânt » (« Etienne le Grand et le Saint ») et reste pour les Roumains, aux côtés de Mihaï Viteazul (Michel le Brave), premier unificateur de la Roumanie, le plus grand personnage de leur histoire. Paula Romanescu |
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